C’était Los Monzas… par Fik’s Niavo

Olivier Wonya alias Fik’s Niavo, 40 ans, est un rappeur, un politicien et un producteur de documentaire. Il est cofondateur du Dégaine ton style, un événement hip-hop du début des années 2000 qui a mis un frein aux guerres entre quartiers, réunissant dans une seule et même salle, des individus provenant de toute la région. Aux Ulis (Essonne), il est aujourd’hui un activiste reconnu qui souhaite laisser sa trace. “Efficace” dans tous les domaines, le grand gaillard s’est rendu à l’Agence pour nous partager ses souvenirs de jeunesse et son parcours, dans cette ville qu’il affectionne tant.

Fik’s ©Templar (Ulteam Atom)

Olivier, mieux connu sous le pseudo de Fik’s, a 8 ans quand il s’installe aux Ulis dans le quartier des Amonts que ses amis et lui vont surnommer “Los Monzas”. “On a mis une touche hispanique parce que dans le 91 il y a beaucoup de jeunes de quartiers qui étaient fascinés par Los Angeles”. Différentes nationalités cohabitaient, des Portugais, des Français, des Congolais ou encore des Polonais. Une ville nouvelle et cosmopolite donc, avec la particularité que “d’un point de vue social on était tous au même niveau”, en l’occurrence, de faibles revenus. Il grandit alors dans un quartier avec certes des bâtiments flambant neufs, mais où l’ennui règne à cause du peu d’infrastructures : pas de gare, pas de centre ville et une ville éloignée de la capitale. De cet ennui résultent des guerres entre quartiers pour des histoires de filles, ou encore de vols qui rythment le quotidien et qui deviennent des banalités selon Fik’s.

La lecture pour s’évader

Par un effet de suivisme ou peut-être par loyauté envers ses voisins de quartiers, Olivier se laisse aller dans les conflits de quartiers. Cela ne l’a cependant pas empêché de cultiver son goût de la lecture, de la politique et de l’ouverture d’esprit, une fois enfermé entre les quatre murs de sa chambre. « Je pense que pour attirer l’attention de mon père, je lisais des livres juste pour lui montrer qu’on existe », explique-t-il. Ses parents, originaires du Congo, l’ont éduqué à la congolaise sans pour autant faire un rejet des mœurs et coutumes françaises. Ils ont fait en sorte qu’il lise et en apprenne chaque jour davantage. Fik’s a fait de cet héritage une force.

Son échappatoire se trouvait dans le centre commercial des Ulis placé sous haute surveillance. “Tout était fait pour que les jeunes n’y entrent pas”. A l’origine de cette ahurissante vigilance: un casse datant du début des années 1990. Tu n’allais pas comme ça au centre commercial Carrefour. Je me rappelle qu’il fallait prouver que tu venais faire tes courses, montrer ta liste de courses…”, témoigne-t-il. Un jour posé dans le rayon librairie, il lit la biographie de Martin Luther King et un vigile le suit pour tenter de l’attraper en flagrant délit de vol.

J’ai commencé à tourner une page, puis deux, premier chapitre, deuxième chapitre… puis le mec est venu me dire: « Tu vois depuis tout à l’heure à la caméra on est en train de te regarder mais on capte pas. Cela fait 45 minutes que tu regardes le même livre. » Puis il a vu quel livre je lisais. je m’en rappellerais toujours, il m’a dit: « finis-le petit frère, après tu sors, mais finis-le.”

Olivier interprète les paroles du vigile comme de la fierté à son égard. Lui, qui est sans doute venu en France et a endossé ce costume de vigile dans le but de nourrir une famille . Tandis que dans son cas, il est né ici et possède une certaine chance qu’il doit selon lui utiliser à bon escient.

Fik’s ©Templar (Ulteam Atom)

Martin Luther King, Malcolm X, Tupac et The Cosby Show

Plus jeune, Fik’s avait peu de figures à qui il pouvait s’identifier dans les médias. En conséquence, il vouait un intérêt particulier à chaque personnalité publique qu’il pouvait considérer comme des modèles. Des hommes qui font part ouvertement de leurs revendications, d’autres qui n’ont pas peur de parler ouvertement des discriminations dans leurs chansons, des militants ou des hommes politiques mais aussi des émissions de télé qui ont aujourd’hui, impacté sa vie.

Quand tu as 10 ans et que tu vois le clip le Public Enemy, Fight the power… Toi t’es renoi t’as quasiment jamais vu de renoi à la télé. Ou alors c’était des gars qui étaient un petit peu instrumentalisés, qui étaient là pour amuser la galerie. Et là, t’as des mecs qui ressemblent à tes grands frères, qui ont une posture face à la caméra, qui ne baissent pas la tête et qui ont des références que tu as à la maison. [Celles] que tout le monde ne peut pas avoir parce que tout le monde n’est pas renoi, tout le monde n’est pas afrocentré.”

Martin Luther King, Malcolm X, Tupac, les séries The Cosby Show ou le prince de Bel Air, il s’imprègne de cette culture qui est représentative de son quotidien. “C’est vrai que le hip hop c’était des gens qui nous ressemblaient, beaucoup, et qui étaient sérieux. Et ce n’est pas que par la couleur de peau, parce qu’on avait beaucoup de frères portugais, rebeu et tout qui se reconnaissaient dans cette culture hip hop. C’était à nous tous, mais c’était surtout aux pauvres ». Des injustices, il en subit. Et au lieu de s’exprimer par la violence il trouve une alternative pacifique, le rap. ”Deviens quelqu’un de pacifique mais dur dans tes propos”. Une leçon de vie pour lui.

Si les parents de Fik’s ont toujours joué le rôle de modèles, ce n’est que bien plus tard que le jeune des Ulis comprendra à quel point il pouvait s’appuyer sur leur exemple. Il est d’abord passé par une époque de rébellion durant son adolescence afin de se faire remarquer par son paternel. Le passage à la paternité changera tout. “Tu en veux à la personne qui n’est pas là, et c’est plus tard, quand toi aussi tu expérimentes la vie d’adulte que tu te dis, mais en fait c’est des super héros ces gens là” , juge-t-il. Ils lèguent à leurs enfants le leitmotiv de ne jamais oublier d’où ils viennent, de l’Afrique, du Congo.

Dégaine ton style

Sur un disque de musique, ce qui piquait sa curiosité était l’arrière de la pochette : Qui produit? Qui est derrière? Est-ce que c’est une famille? Comment ils ont construit? Moi c’est ça qui me rendait fou. C’était la petite histoire, plus que la musique en elle-même, qui m’intéressait. » Aux Ulis il est devenu la référence à consulter dans le milieu. Le rap a énormément contribué à constituer la personne qu’il est aujourd’hui. La création de son premier groupe de rap L’amalgame au milieu des années 1990 ne s’est pas faite sans encombres.

J’écoutais énormément de rap, je me suis beaucoup instruit de l’histoire du hip hop et je sais que ce mouvement est sorti du néant. Partis de rien, les mecs ils ont fait quelque chose. On est en France donc toute proportion gardée des zones d’exclusion sociale, je ne dis pas que les Ulis c’était le Bronx. Qu’est-ce qu’on en fait de ces endroits-là? Comment on s’occupe de nous même à un moment donné? ”

 » Il y a un mec qu’il faut que t’écoute! » , lui intime un jour, son petit frère Bobby qui souhaitait lui présenter un jeune garçon du même âge afin qu’ils puissent rapper ensemble. « Ouais mais c’est un mec des bergères… » , répondit Fik’s qui avec du recul admet que « c’était ridicule parce que quand tu vas aux Ulis il y a même pas 150 mètres d’écart avec Les Amonts. Et c’était notre mentalité de l’époque”. Finalement, il a décidé d’écouter ce que le “mec des Bergères » disait. Ce jeune et talentueux rappeur est aujourd’hui connu sous le pseudonyme de Sinik, artiste qui a écoulé plus d’un million de disques au milieu des années 2000 durant sa carrière solo. “Avec mon cousin Grödash on kiffait, on lui a proposé de venir faire un freestyle, il est venu et on a survalidé”. Ils décident alors de former un groupe et il leur fallait un nom. Ce nom, c’est Olivier qui le trouve à 3h du matin en feuilletant la définition dans un dictionnaire : “On va s’appeler L’amalgame, dans le but de se mélanger, c’était un peu ça l’idée”.

L’amalgame feat Diam’s

En 2002, Fik’s lance avec des amis, la compétition Dégaine ton style. Dans le bar Radazik, ils accueillent des rappeurs originaires de la région pour se livrer à des affrontements verbaux dans un esprit cordialement hip-hop. Trois éditions de cet énorme battle de rap ont fait entrer les Ulis dans la légende du rap français. Le documentaire Clasher l’ennui, co-produit par Fik’s et réalisé par Yveline Ruaud, est disponible sur Youtube depuis juin dernier. Le film retrace cette folle aventure.

Les Ulis ont été construits par les habitants même, ils ont fait ce qu’ils pouvaient et Olivier y a participé en y apportant sa touche, via la musique. Le but étant de montrer l’exemple aux jeunes mais surtout de s’instruire et de faire en sorte que même avec le strict minimum on peut voir les choses en grand comme avec Dégaine ton style. “Ce que j’essaie de dire aux jeunes, vous n’avez pas d’excuses, on avait rien”, conclut-il.

Mariame Soumaré

ITW Lilian Thuram 3/3: «il faut qu’on arrive à voir les décolonisations comme une victoire pour l’être humain»

Il est entré dans la légende un soir de juillet 1998 en qualifiant la France pour la finale de la Coupe du Monde de football. Aujourd’hui il est un des visages les plus connus de la lutte antiraciste hexagonale grâce à ses prises de position médiatiques et au travail de sa fondation Éducation contre le racisme. Lilian Thuram nous a accordé un entretien fleuve à l’occasion de la sortie de son essai La pensée blanche. Dans cette troisième partie, l’ancien défenseur de Monaco, Parme, la Juventus et le Barça nous parle de son livre.

Cliquez ici pour lire la partie 1 consacrée au football et au racisme

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Samba Doucouré : On voit bien dans La pensée blanche à quel point la France a contribué à intellectualiser le racisme et à structurer les systèmes esclavagistes et coloniaux. Comment se fait-il qu’aujourd’hui on fasse comme si le mot n’avait pas de traduction française et serait une importation américaine?

C’est très simple. Nous sommes le fruit d’histoires racontées. Nos parents nous racontent des histoires, à l’école, à la télé aussi. Mais selon l’histoire qu’on nous raconte, on est conditionné dans un sens. Voilà pourquoi il faut avoir le courage d’aller chercher, de questionner l’histoire, de remettre en question certaines choses. C’est comme ça qu’on avance dans la vie. Vous êtes nourris par une histoire et vous finissez par penser, et c’est normal, que c’est l’histoire juste. Il est important d’aimer la lecture pour enrichir ses connaissances. Nous sommes le fruit d’histoires à raconter. Je prends un exemple. Quand je vais dans les écoles, je dis très souvent aux enfants que nous sommes le fruit d’un conditionnement et un de celui qu’on reçoit est le conditionnement religieux. Je leur dis : « levez la main ceux ou celles qui ont la même religion que les parents. Si vous êtes athées et que les parents le sont, levez la main aussi ». Là, la grande majorité des enfants lèvent la main. Je leur dis : voilà c’est ça le conditionnement. On vous raconte une histoire, vous l’intégrez.

Je dis aussi aux enfants : « Faites très attention par contre, parce que, questionner l’histoire qu’on vous raconte, ce n’est pas toujours accepté par les gens. Se libérer des conditionnements qu’on reçoit, ce n’est pas toujours accepté. Je propose aux enfants de faire un jeu. « Ce soir quand vous rentrez chez vous, ceux et celles qui ont la religion de leurs parents, quand vous êtes à table vous leur dites : j’ai bien réfléchi je veux changer de religion ». Ils sont tous ébahis.

On reçoit tous des informations qu’on ne questionne jamais, et ceux qui nous les donnent, ne veulent pas qu’on les remette en question. Vous, si vous voulez questionner ce qu’on vous a donné, vous allez avoir un conflit de loyauté, vous allez vous sentir mal de vouloir penser différemment. C’est pour ça que le racisme perdure dans la société. Vous ne pouvez pas connaître quelque chose qu’on ne vous a jamais raconté. Voilà pourquoi il faut lire et être curieux.

Samba Doucouré : Il y a une prise de position forte dans ce livre, vous parlez du racisme systémique, vous dites que ça existe, que les institutions peuvent être imprégnés de traditions racistes issues de la colonisation. Vous dites que même en étant de bonne volonté, les gens vont appliquer des actions racistes, bien que le règlement n’ait pas de règle raciste en tant que telle. Pourquoi cette prise de position ? Qu’est-ce qui vous fait dire que ça existe malgré que pas mal d’intellectuels, d’universitaires, s’opposent à cette notion de racisme systémique ?

Vous vous intéressez au sujet donc vous savez qu’il y a beaucoup d’intellectuels qui défendent l’idée qu’il y a un racisme systémique. Vous pouvez être du côté de ceux qui le défendent ou de ceux qui disent que ça n’existe pas. Comment voulez-vous que notre pays, qui s’est construit sur des lois racistes pendant plus de 250 ans, ne soit plus raciste aujourd’hui? C’est impossible. C’est comme les gens qui vous disent qu’il n’y a pas de racisme en France. Et bien c’est un mensonge. Quand vous travaillez sur ce sujet, effectivement vous savez qu’il y a du racisme. Par la force des choses, nous sommes des hommes et des femmes qui utilisons encore des catégories liés à la couleur de la  peau donc dans l’inconscient collectif, bien sûr qu’il y a encore du racisme. C’est comme si on vous disait qu’il n’y avait pas de sexisme dans les institutions. Et bien ce serait un mensonge. Les institutions ne veulent historiquement jamais reconnaître les injustices qui existent. Voilà pourquoi je dis qu’il faut éduquer les populations pour qu’elles puissent obliger les institutions à changer.

Oui il y a un racisme qui est systémique ce qui est tout à fait compréhensible. Encore une fois, ce n’est pas mon avis mais des recherches qui mènent à cette conclusion là. Il y a des études qui montrent le racisme systémique. Il y a des personnes en France qui sont contrôlées plus souvent que d’autres. Pourquoi l’État accepte-t-il qu’il y ait des personnes qui soient plus contrôlées que d’autres? Ce n’est pas juste. Combien de personnes font des choses pour que ça change? C’est ça le vrai problème.

SD : Mais les institutions policières n’écrivent dans leurs consignes qu’il faut contrôler les noirs. 

Lilian Thuram : C’est pour ça qu’on vous parle de racisme systémique ou de racisme culturel, on ne vous dit pas qu’il y a des lois racistes en France. L’État français n’est pas raciste, il y a une grande différence, vous voyez ce que je veux dire ? Je me suis fais comprendre ?

SD : Oui, j’ai compris mais je ne sais pas si tout le monde l’a compris

Boris Kouyaté : C’est quand même un peu difficile à comprendre, il dit qu’il y a du racisme en France mais l’Etat français n’est pas raciste?

Lilian Thuram : Attendez, attendez, il y a une différence entre les lois racistes comme l’apartheid, la ségrégation, le code de l’indigénat, le code noir… qui sont des lois d’État racistes. En France aujourd’hui, personne ne peut défendre l’idée qu’il y a des lois racistes, mais par exemple il y a des enfants à l’école qui vont être orientés plus facilement vers des cursus professionnels parce qu’il y a des préjugés sur certaines personnes. Certains vont être plus contrôlés par la police que d’autres parce qu’ils sont de couleurs non blanches. Mais la police, l’école, c’est l’État, est-ce que  vous me comprenez ?

Samba Doucouré : Mais en même temps on va vous dire qu’il y a une logique non raciste parce qu’il y a plus de noirs qui sont délinquants. Il y avait une justification par rapport aux contrôles aux faciès qui était : “on cherche des sans-papiers, du coup on va vers des immigrés et du coup, on va arrêter des personnes noires”

Lilian Thuram : Il y a plus de noirs délinquants vous avez dit ?

SD : Ce n’est pas moi qui dis ça.

Lilian Thuram : Non, non excusez-moi monsieur Doucouré, mais, il faut faire très attention quand vous reprenez cette argumentation. Attention, quelqu’un va jeter une pierre, libre à vous de la ramasser et de jouer avec la pierre. Attention, parce que c’est comme ça qu’on crée une façon de penser, c’est pour ça qu’il faut être éduqué pour réfuter les façons de penser, sinon c’est trop facile.

SD : Vous avez raison.  

Lilian Thuram : Non, non, attention, c’est très important. Parce que là vous êtes en train de former de jeunes esprits au journalisme. Si tous les journalistes ne font que reprendre ce qu’on envoie, ben c’est trop facile. On conditionne la population française à penser dans une direction. Aujourd’hui il y a des journalistes qui ne font même plus d’enquêtes en fait. 

Prenons mon cas personnel, l’année dernière il y a eu une polémique en France, sur une phrase que j’ai pu dire. Ok mais, je l’ai dite en Italie, en italien. Aucun journaliste français n’a lu le papier en italien. On a trahi ma pensée. Et quand je demandais aux journalistes “ mais, vous avez lu le papier en italien ?”, il me disaient “ben non”. C’est ça le problème, il faut faire très attention. La première chose à dire, à mon avis, en parlant aux jeunes qui veulent faire du journalisme, c’est leur dire d’aller à la source, c’est décortiquer les choses, parce que sinon c’est trop facile en fait. 

En fait, les gens ne veulent faire que du buzz et ils ne savent même pas si c’est vrai ou pas. Cette société est extrêmement dangereuse en fait. Chacun va donner des  avis et on va prendre l’avis de tout le monde pensant qu’un avis en vaut un autre, mais non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Il y a des connaissances, des réalités, il ne suffit pas que quelqu’un dise “ oui ce sont des délinquants…”.

Raphael Jorge : Est-ce qu’on doit déboulonner les statues des colons et des esclavagistes ?

Lilian Thuram : Tout d’abord, de tout temps on a déboulonné des statuts. Et là ce n’est pas seulement en France ou aux États-Unis. Un peu partout il y a des gens qui questionnent l’histoire coloniale et l’histoire esclavagiste. Il y a des personnes qui se disent “ est-ce que dans les espaces publics, nous devons garder ces personnes ?”. Je pense que c’est super intéressant qu’on se pose la question. Est-ce que dans l’espace public nous devons honorer des hommes qui ont tué tant d’autres hommes ? Est-ce que ça ne raconte pas quelque chose ?

Vous savez, je pense que dans tous les pays, il y a quelque chose qui est interdit. Le meurtre, un individu qui tue un autre individu, en règle générale, il est jugé, il est emprisonné, il est sortie de l’espace public pour être dans un lieu fermé. Je pense qu’il est normal qu’on puisse se poser la question et pouvoir dire : “ nous français, nous ne reconnaissons plus ces personnes comme des héros. Ce ne sont plus nos héros.” On peut les remplacer par des hommes et des femmes, qui, au moment de l’esclavage, au moment de la colonisation, se sont levés pour dénoncer que ces systèmes économiques étaient cupides et violents. Rien n’empêche qu’on puisse raconter l’histoire de ces hommes dans les musées. Je pense que c’est légitime de se poser la question et certains vont essayer de vous dire que ce n’est pas légitime. Certaines personnes veulent être légitime dans leurs pays parce qu’il y a des gens qui sont illégitimes. Et croyez-moi, ne laissez jamais personne vous faire croire que vous n’êtes pas légitime. Je pense que c’est ça le vrai débat.

Mohamed Bezzouaoui : À la page 105 de votre livre “La pensée blanche” vous faites mention de la colonisation algérienne, est-ce que via ce passage vous n’avez pas peur d’égratigner l’image de la France et toute son histoire ?

Lilian Thuram : L’idée n’est pas d’égratigner l’histoire de la France ou pas. Tu es français ?

MB: J’ai la double nationalité 

Lilian Thuram : Moi je suis français, d’accord ? Moi j’aime la France comme je dis à mes enfants “ je vous aime”. Et lorsqu’on aime quelqu’un, on lui raconte la vérité. Le but n’est pas d’égratigner mais qu’on puisse comprendre l’histoire, ce qui se joue aujourd’hui et pourquoi lorsqu’il y a la finale entre la France et le Portugal au championnat d’Europe 2016, les drapeaux portugais ne dérangent personne. Quand c’est les Algériens ça dérange, mais il faut comprendre pourquoi et d’où ça vient. Moi ce que je voudrais qu’on comprenne, c’est que la colonisation, ce n’est pas une lutte entre blancs et non-blancs. C’est pas ça la colonisation, c’est un système économique. Il y avait des français qui étaient contre la colonisation, il y avait des députés qui étaient contre la colonisation, il y avait de grands intellectuels qui étaient contre la colonisation en Algérie par exemple et dans d’autres pays. 

Et, ça il faut qu’on le sache. Parce que sinon, les gens pensent que tous les Français étaient pour la colonisation. Mais c’est pas vrai et il faut qu’on arrive à voir les décolonisations comme une victoire pour l’être humain. Ce n’est pas seulement une victoire pour les Algériens, c’est une victoire pour les êtres humains parce que ce n’est pas juste de violenter une population, ce n’est pas juste de les mettre au travail forcé, ce n’est pas juste de les tuer. Et, ça interpelle notre propre humanité.

Donc, pour répondre à la question de savoir si on égratigne la France, moi j’aime mon pays et je veux qu’on puisse sortir de ce débat où certains pensent que comme vous avez des origines africaines, vous êtes illégitimes en France. Mais non, moi je suis autant légitime que n’importe qui. Il  faut que les jeunes qui sont nés en France arrêtent de penser qu’ils sont moins français que d’autres. J’en connais pleins, qui sont d’origines africaines mais ne se disent pas totalement français comme les autres, “ouais les français c’est les babtous” mais c’est quoi ce truc, ça n’a pas de sens. Vous tenez le discours du Front national en fait. Puisqu’on vous rejette, vous même, vous vous rejetez, ça n’a pas de sens. A un moment donné, il faut qu’on puisse grandir ensemble, qu’on devienne intelligent. Mais pour cela il faut essayer de voir où se situent les nœuds et il faut enlever ses nœuds. Si vous voulez comprendre ce qui se passe avec la stigmatisation des personnes de religion musulmane, il faut connaître l’histoire, sinon vous ne pourrez pas régler le problème.

Windy Belony : Pour pousser vos combats, est ce qu’il ne faudrait pas vous engager en politique comme Vikash Dhorasoo?

Lilian Thuram : Bonne question, vous avez raison. Pour changer les choses, il faut une parole politique forte. Malheureusement aujourd’hui il n’y a plus cette parole dans aucun parti. Cela ferait avancer les choses si c’était le cas. Ces sont les sociétés civiles qui font changer les institutions. Avec ma fondation j’essaye de donner des informations à la population pour qu’elle se saisisse des connaissances qui vont pousser les institutions à changer.

Raphael Jorge : En 2017 vous avez déclaré avoir confiance en l’investiture d’Emmanuel Macron pour lutter efficacement contre le racisme et la colonisation. Cet espoir est toujours présent quand on entend le premier ministre déclarer « qu’il ne faut pas se flageller en parlant de la colonisation » ?

Lilian Thuram : Je désapprouve totalement le discours du Premier ministre, même si j’ai la légion d’honneur (rires). Il faut faire très attention à ceux qui revendiquent qu’on ne peut pas approfondir les connaissances sur un sujet. Des connaissances qui peuvent nous faire grandir en tant qu’en être humain, en tant que Français. C’est pour ça que j’appelle les citoyens à s’instruire et sans cesse s’éduquer, lire, remettre en question les informations qu’ils reçoivent.

Laura Ouvrard : Sur Twitter, on retrouve des réactions sur votre livre « La pensée Blanche », des internautes se demandent si ce genre de livre n’est pas un moyen de desservir sa cause. Comment est-ce que vous réagissez à ça ?

Lilian Thuram : Tout d’abord ceux qui arrivent à cette conclusion n’ont pas lu ce livre. Beaucoup de personnes ne lisent même pas correctement le titre du livre, ce n’est pas la pensée des Blancs, mais la pensée blanche. Même en lisant la quatrième de couverture, on comprend le livre. Je ne suis pas sur les réseaux, mais il y a même des journalistes importants qui font ces erreurs. On me dit : « Oui, heu… vous ne pouvez pas dire ça des Blancs » et c’est là que je me rends compte qu’ils ont lu uniquement ce qu’ils voulaient lire. Quand vous dialoguez avec quelqu’un, il faut écouter ce que la personne dit. Avant que le livre sorte, j’ai fait l’expérience de voir ce que ce titre pouvait déclencher et c’était très intéressant, beaucoup le rejetait au départ avant de comprendre. Peu importe votre couleur de peau, vous avez cette pensée blanche.

Boris Kouyaté : Quels conseils vous nous donnez à nous jeunes de quartiers pour combattre le racisme ?

Lilian Thuram : Il faut s’éduquer sur ce sujet, il y a énormément de livres ou de documentaire pour comprendre le problème du racisme. Et une fois ça, il est plus simple d’aider les autres dans la lutte contre le racisme. Il faut aussi se remettre en question et avoir une bonne estime de soi. Si on se présente au monde avec une confiance en soi, ça renvoie un message aux autres. Nous, qui subissons le racisme, devons aussi éduquer les autres au changement. Il est important aussi de ne pas enfermer des personnes dans une catégorie que vous aller mépriser. Ce n’est pas difficile, il faut vouloir le faire. On ne peut pas dire aux autres de s’enfermer dans un schéma et le faire nous-même. Ce qui est rassurant dans le racisme, c’est de penser que l’autre est inférieur à vous. Il faut arrêter ça.

BK: Est ce que ce n’est pas propre à l’homme ce comportement?

Lilian Thuram : (Silence) Monsieur Kouyaté vous me faites très peur. Pour conforter l’idée selon laquelle le racisme envers les Noirs est naturel, c’est ce qu’on a dit depuis des siècles. « Les Noirs ne sont pas comme nous, donc c’est naturel de les inférioriser parce que c’est dans la nature de l’homme« . C’est ça qui est intéressant dans le racisme, on a fini par faire croire aux gens que c’est dans la nature de l’homme. C’est faux. Le racisme est une volonté politique, économique et culturelle. Si vous croyez que c’est naturel, c’est très chaud. Les hommes qui se sentent supérieurs aux femmes, c’est exactement la même chose que le racisme. Ce sont les hommes qui ont construit l’infériorité des femmes. Les religions ont instauré l’infériorité des femmes. Et comme c’est un schéma qui arrange les hommes et bien ça continue. C’est pour pouvoir exploiter les femmes. Comme on a fait pour exploiter les noirs. Il y en a qui défendent l’idée d’une société inégalitaire. et comme historiquement ce sont qui sont eux qui prennent les décisions liées à l’économie, ils mettent en place des lois légitimant la violence. On est d’accord que le racisme n’a pas été mis en place par les pauvres. Il faut revenir à la base de ces constructions.

Propos recueillis par la rédaction de l’antenne grignoise de l’Agence des quartiers

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Veronique Rabiot s’engage pour sauver l’US Alfortville Football

L’US Alfortville Football est désormais un club SDF. Ce club du Val-de-Marne n’a plus accès à ses terrains, ni à ses locaux à la suite d’une décision municipale. Son équipe sénior évolue en régional 2, et ses équipes jeunes ont vu passer des joueurs désormais professionnels tels que Jonathan Bamba et Adrien Rabiot. Reportage publié par l’Agence des quartiers le 20 octobre 2020.

Malik Zoubeiri et Mohamed Bezzouaoui

[GRIGNY] Les salariés de l’usine Bergams mobilisés pour leurs droits

Pour dénoncer des suppressions de postes ainsi que les méthodes de la direction qu’ils jugent douteuses, plusieurs salariés de l’entreprise Bergams de Grigny se sont arrêtés « symboliquement » de travailler. Windy Belony et Malik Zoubeiri sont allés les rencontrer pour l’Agence des Quartiers.

Windy Belony et Malik Zoubeiri

ITW Lilian Thuram 2/3: «Il y a trop de gens qui collaborent avec le racisme»

Il est entré dans la légende un soir de juillet 1998 en qualifiant la France pour la finale de la Coupe du Monde de football. Aujourd’hui il est un des visages les plus connus de la lutte antiraciste hexagonale grâce à ses prises de position médiatiques et au travail de sa fondation Éducation contre le racisme. Lilian Thuram nous a accordé un entretien fleuve à l’occasion de la sortie de son essai La pensée blanche. Dans cette deuxième partie, l’ancien défenseur de Monaco, Parme, la Juventus et le Barça nous parle d’éducation.

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Saliou Diouf : Vous parlez de l’intervention française au Mali en 2012 dans La pensée blanche. Est-ce que ce n’est pas dangereux de se positionner sur des sujets comme celui-là quand on a été fait chevalier d’honneur ?

Lilian Thuram : Donc vous me demandez s’il ne faudrait pas avoir peur de se positionner sur certaines choses. C’est intéressant comme question, parce que c’est ça qui fait que l’on n’avance pas. Très souvent les gens se demandent qu’est ce qu’il risque en disant cela ? C’est comme ça que les inégalités perdurent dans la société. Que ce soit pendant la colonisation, pendant l’esclavage, il y a toujours eu des gens qui ont dénoncé les injustices. Cela a toujours été une minorité de gens qui ont dénoncé les injustices. Parce que la grande majorité ne s’y risquait pas. N’oubliez jamais que c’est une minorité de gens qui font basculer les choses. Que ce soit dans le positif ou le négatif. De quel côté vous voulez être ? Je pense qu’il faut être dans cette minorité qui dénonce les injustices pour faire avancer la société. Votre question est très intéressante. Parce que la grande majorité des gens ne disent rien. Vous savez, nous sommes en France, nous sommes français, y a-t-il eu plus de résistants ou de collabos pendant la deuxième guerre mondiale ?

Saliou Diouf : Plus de résistants.

Lilian Thuram : Ah non. C’est là que vous vous trompez jeune homme. Il y a eu plus de collabos que de résistants. C’est ça le problème quand on parle du racisme. Il y a trop de gens qui collaborent avec le racisme et même ceux qui le subissent, collaborent en acceptant les choses et en ne disant rien.

Saliou Diouf : Quand vous parlez d’engagement, comment se fait-il que les sportifs en France se soient si peu positionnés sur l’affaire Adama Traoré avant qu’intervienne le décès de George Floyd? Comment se fait-il qu’il a fallu que ce soit à l’étranger pour que ça arrive en Europe ?

Lilian Thuram : Il faut savoir que très souvent la société française et certaines populations de la société française sont tournées vers les États-Unis. Ils connaissent mieux l’histoire du racisme des États-Unis que celle du racisme en France. Si je vous demande qui est Rosa Parks, vous allez me le dire. Si je vous demande qui sont les sœurs Nardal, peut-être que vous ne le savez pas, parce que historiquement on ne l’a pas appris. Le combat des sportifs de haut niveau aux États-Unis est culturel. Depuis très longtemps, les sportifs noirs jouent un rôle très positif dans la lutte pour l’égalité.

Je pense qu’en France on ne le fait pas car on ne connaît pas notre histoire. On ne connaît pas les luttes contre le racisme. Regarder vous m’avez dit qu’il y avait plus de résistants que de collabos, cela veut dire que vous ne connaissez pas l’histoire de France, l’histoire de votre pays. Alors naturellement, on s’oriente vers celle qui est connue, celle des États-Unis. Ce qui est important c’est que les évènements viennent de là-bas, ça libère les gens. Ils vont plus facilement aller vers ce combat. Dans mon livre j’explique que ceux qui sont discriminés dans la société française ont été éduqués à avoir peur donc je dis qu’il faut sortir de la peur.

Saliou Diouf : Est-ce que vous pourriez justement dialoguer avec ces sportifs, pour les pousser à se prononcer ? Vous avez cette légitimité.

Lilian Thuram : Quand je fais des livres, des interviews, c’est ce que je suis en train de faire. Je ne parle pas simplement aux sportifs. Je parle à tout un chacun. Je dis : « ayons le courage de débattre de ces sujets ». Si vous êtes père ou mère de famille, si on apprend certaines choses à nos enfants, vous pouvez discuter aussi de certains sujets. C’est comme ça qu’on fait avancer. Trop de gens attendent que les choses avancent, mais on ce n’est pas comme ça. Il faut se mobiliser pour que la société change.

Mariame Soumaré : J’aimerais savoir quelle a été la première fois où vous avez dû être confronté au racisme ? 

Lilian Thuram : La première fois, c’était lorsque je suis arrivé en région parisienne à Bois-Colombes. J’étais en CM2, et certains camarades m’insultaient de sale noir. Ensuite, je suis rentré chez moi, et j’ai demandé à ma mère : « Pourquoi ces enfants m’insultent de sale noir ? ». Et là, elle m’a dit : « Ici c’est comme ça, les gens sont racistes et ça ne va pas changer. » Cette réponse fut une très mauvaise réponse. Je dis cela car elle était en train de me dire que le racisme était une fatalité et que cela n’allait pas changer. Alors que c’était faux, cela pouvait changer. A partir de là, déjà très jeune, j’ai commencé à m’intéresser au racisme. J’ai commencé à comprendre que cela venait de l’histoire, qu’avant, les gens avaient hiérarchisé les personnes selon leur couleur de peau, que les personnes dites blanches étaient supérieures et que les personnes de couleur noire étaient inférieurs etc… Et cela a duré des siècles. 

Si jamais vous ne faites pas attention, vous êtes obligé par la force des choses d’intégrer un discours négatif sur vous-même. Il y a eu des personnes qui ont fait des expériences aux États-Unis et au Canada. On a demandé à des enfants de choisir entre une poupée blanche et une poupée noire, et on leur a demandé de dire laquelle est plus méchante, laquelle est la plus gentille, laquelle est plus belle, laquelle est la moins belle. Et toutes les choses négatives étaient choisies pour définir la poupée noire. Mais après tout ça, vous finissez par développer des complexes.

Mademoiselle Mariame, écoutez-moi, est-ce que vous savez qu’il y a des garçons qui ont la même couleur de peau que vous mais qui ne vous trouveront pas belle? Ils préféreront des femmes avec une couleur de peau plus claire. Il y a aussi des personnes de couleur noire qui font tout pour s’éclaircir la peau, pour être plus jolies selon eux. La plus mauvaise chose dans la vie, c’est d’avoir une mauvaise estime de soi. Nous vivons dans une société où la norme est blanche, il faut savoir se défendre de ça, et pour se défendre de ça, il faut avoir la connaissance des choses. Et pour finir, méfiez-vous des garçons qui disent que vous n’êtes pas jolie, c’est qu’ils sont aveugles. (Rires)

Kimberly Pierre : Comment avez-vous éduqué vos enfants face au racisme ? 

Lilian Thuram : En leur parlant tranquillement. En leur disant que nous vivons dans un pays où historiquement on a construit l’idée que la race blanche était supérieure. D’ailleurs jusque dans les années 1950 on apprenait à l’école que la race la plus parfaite était la race blanche. Donc faites bien attention de ne jamais intérioriser que vous êtes inférieurs. Par contre n’enfermez jamais quelqu’un dans sa supposée couleur de peau, en pensant que « les blancs sont comme ça ». Ne pensez pas que les Noirs sont « comme ça ». Ne vous enfermez pas vous aussi, dans cette catégorie liée à la couleur de peau. N’enfermez jamais une personne dans sa religion, ni dans son genre ou dans sa sexualité. On ne peut pas juger quelqu’un à travers le fait qu’il soit hétéro ou homosexuel. Qu’il soit un homme ou une femme. Faites très attention à questionner les conditionnements que vous allez recevoir. Essayez d’être une personne libre. Très souvent, vos amis vont vous emmener dans une direction de pensée. Demandez-vous si cela est juste. Vous allez rencontrer des gens qui vont se dire : « on me stigmatise par ma couleur de peau », mais eux même vont stigmatiser les gens pour leur religion, ils vont stigmatiser le fait que ce soit un homme ou une femme. Donc n’oubliez pas que vous êtes des êtres humains avant tout et qu’en face de vous il y a d’autres êtres humains.

Il faut donner des armes intellectuelles aux enfants pour qu’il se protège du racisme. Et quand vous vous protégez du racisme, vous savez que c’est le raciste qui a un problème. Pour vous c’est une évidence. Vous ne vous remettez pas en question à chaque fois que quelqu’un vous stigmatise sur je ne sais pas quoi. Il faut connaître l’histoire pour réagir et il faut toujours défendre l’égalité. Certains ont peur de prendre des décisions, de prendre une posture. Il faut toujours défendre l’égalité et ne jamais laisser passer les choses. Moi plusieurs fois j’ai été à l’école, voir les profs, la directrice. Parce que mes enfants me disaient quelque chose qui n’allait pas. Certains parents disent « oh c’est pas grave ». Non, c’est grave. Il ne faut rien laisser passer sur ce sujet-là.

Boris Kouyaté : J’ai discuté avec des tremblaysiens de votre combat contre le racisme, une question est revenue plusieurs fois : Ne profitez-vous pas du racisme pour essayer de vous maintenir sur le devant de la scène ? 

 Lilian Thuram :  (Rires) …  Je ne sais pas si je dois dire quelque chose. Je ne suis pas sûr de devoir répondre. Avec tout le respect que j’ai pour vous, il faut savoir ne pas répondre à ce genre de question. Si ces gens-là se posent ces questions-là, c’est qu’ils n’ont pas compris ce que je faisais. S’ils n’ont pas compris ce que je faisais, c’est qu’ils n’ont pas pris le temps de s’intéresser à ce que je faisais, ni d’aller chercher les informations. Ces personnes vous donnent un avis qui se base sur quoi ? Sur absolument rien. C’est à eux qu’il leur faudrait poser ces questions : « Qu’est-ce que vous faites pour sauver la société du racisme ? » Sachant que ce sont ces personnes-là qui disent « Oui, il faut changer les choses… » Mais que font-ils réellement ? Rien. 

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[LITTÉRATURE] Faïza Guène : Rompre la discrétion, crier son histoire

Le nouveau roman de Faïza Guène, en cette rentrée d’automne exprime une histoire à la fois singulière et universelle. Elle nous livre l’histoire de la famille Taleb, une famille algérienne immigrée en France. Un roman qui nous fait passer par toutes les émotions, entre humour et pudeur, la voix de cette famille doit faire écho à tous.

Faïza Guène se fait connaître à 19 ans grâce au succès de son livre « Kiffe Kiffe demain » sorti en 2004. Pour cette rentrée automnale, paraîtra son premier roman à la troisième personne. Sur le plateau de France Culture elle expliquera : « J’ai envie que le récit de cette personne qui a l’air invisible compte ». Plutôt adepte des comédies sociales, nous avons cette fois-ci à faire à la mémoire des générations qui nous précédent mais surtout à celle de l’immigration maghrébine. Il s’agit de l’histoire de Yamina, une algérienne qui connaîtra un double exil. Le premier au Maroc durant la guerre d’Algérie pendant son enfance, puis le second, après son mariage, en France à Aubervilliers. Yamina ne parle pas de son passé, de sa douleur, de son exil, de ses peurs. Son mari et ses quatre enfants porteront ce poids, ce besoin de s’exprimer, et surtout de comprendre. « Yamina est née dans un cri. à Msirda, en Algérie colonisée (…). Quarante ans plus tard, à Aubervilliers elle vit dans la discrétion. Mais la colère, même réprimée se transmet l’air de rien ».

Ce livre fait appel aux sens, en les mettant en opposition, et c’est certainement la meilleure façon de retranscrire les émotions. La problématique est mise en avant assez rapidement, dès les premières pages : « Yamina est née dans un cri. Alors pourquoi choisir de mener une existence silencieuse ? ». Le cri et le silence sont l’essence même du récit.

Quelle ambiance

Découpé en de courts chapitres, datés, et situés comme un en-tête de lettre, ce roman offre une lecture simple, rapide, et surtout, de par son universalité, touchante.

Grâce à la précision de ses descriptions, l’auteure, permet à chacun de resituer les lieux, de les reconnaître et parfois même de les visualiser. Finalement, le lecteur retrouve un peu sa madeleine de Proust à travers les lignes de l’auteure. Même un habitant de Beaucamps-le-Vieux, un village en Picardie de 1400 habitants, qui, ne situe pas le centre commercial de Bobigny 2, pourra, en lisant, ressentir ce sentiment anxiogène que la description d’une situation à la préfecture peut procurer. Cette situation est l’entrée en matière du roman : « (…) personne n’a envie de revenir le lendemain faire cette foutue queue à la préfecture ». Effectivement, personne, même en Picardie.

Une voix qui porte

Le récit couvre celui de trois générations d’immigrés nord-africains, mais dépasse largement le spectre des Taleb et embrasse l’histoire de milliers de familles, et plus encore puisque cette histoire nous concerne tous, si l’on souhaite comprendre la société française. Malgré son mutisme, Yamina, arrive à transmettre une parole à ses enfants. Une nouvelle génération qui porte la colère de ses aînés. Les enfants, Hannah, Malika, Imane et Omar, ont une force de caractère qui leur provient de leur histoire, mais peinent à l’exprimer. Sans repères, ils ont le sentiment d’être étrangers à la fois dans le pays où ils sont nés et dans leur pays d’origine.

« Soudain, Malika se sent triste, c’est sourd, c’est dans le ventre ; comme si elle réalisait pour la première fois que ses aïeux, puisqu’ils ne sont mentionnés nulle part, n’avaient jamais existé. Elle se voit brusquement comme un fantôme issu d’une longue lignée de fantôme. Malika le sait pourtant qu’ils ont bel et bien existé ses ancêtres, et que leur histoire aussi et bel et bien réelle. Mais personne n’a pris la peine de l’écrire, cette histoire, personne n’a noté leurs noms, personne n’a consigné les dates, personne n’a compté leurs vivants et leurs morts, surtout leurs morts ». Faïza Guène, La discrétion, page 207.

Hannah est la plus caractérielle, du moins celle qui s’exprime le plus, et qui en ressent le besoin, elle porte en quelque sorte la voix de toute une famille. Elle équilibre les sentiments de chacune des générations de cette famille. Elle est la seule qui a choisi d’en parler avec une psychologue. Mais elle le cache à ses proches.

Ça lui fait bien du bien d’entendre : (…) vous portez en vous la violence et les humiliations vécues avant vous, vous en héritez (…). Cette colère, colère qui a été longtemps réprimée, c’est très injuste, et l’injustice, ça met en colère. Mais vous ne pouvez pas porter seule tout ce poids. Vous ne pouvez pas réparer seule l’offense.
Réparer l’offense ». p.225

Faïza Guène a sûrement cousu là un premier point de suture, discret, pour une plus belle cicatrice.

Laura Ouvrard

Une soirée de foot à la clando

Les structures de foot à 5, tant convoitées par les amoureux du football, subissent les frais du confinement automnal. La fermeture totale actée depuis le mois d’octobre et le couvre-feu quelque temps ont provoqué des pertes de chiffre d’affaires colossales. Mais la plupart des « Five » n’ont pas dit leur dernier mot, certains continuent à ouvrir de manière clandestine. Reportage.

Vendredi 20 Novembre, je décide d’aller voir ce qui se passe dans ces fameuses structures où l’on loue un terrain pour pouvoir jouer avec nos potes. Depuis quelques semaines, j’en ai beaucoup entendu parler. Il est vrai que ces structures connaissent un succès fou… Terrain fermé, synthétique dernier cri, des boissons pour l’après-match, c’est bien de jouer au football dans ces conditions, le tout pour 10 euros de l’heure par personne. Je prends ma voitures, et j’y vais. En arrivant, j’aperçois énormément de voitures garées. Je suis effaré par le nombre de voitures qui remplissent les trottoirs. Heureusement que c’est une zone industrielle et qu’il n’y a pas beaucoup de voisinage, sinon ce foot clandestin n’aurait pas fait que des heureux…

Après avoir tourné 15 minutes, j’arrive tout de même à trouver une place. Il fait nuit noire mais la température est plutôt bonne pour un mois de novembre. La grille principale est fermée, il faut l’entrouvrir pour pouvoir entrer. La première question que je me pose à ce moment, c’est : « Si une voiture de police passe au moment où je rentre, qu’est-ce qui se passe ? » Pas une lumière, pas un bruit, pas un chat. Là, je me pose une autre question : « Comment rentrer ? » Je fais le tour par la droite, rien, je fais le tour par la gauche, toujours rien. Je me dis que leur plan est vraiment bien ficelé.  Cinq minutes plus tard, je vois des personnes sortir par une petite porte. Claquettes-chaussettes, paire de chaussures à la main, soit le look typique des mecs qui viennent de jouer au five. Je rentre donc par cette même porte qui est entrouverte.

Et là, changement de décor. Du monde, de la musique, de la lumière, des rires, des accolades, une bonne ambiance quoi… Ici quatre terrains, tous sont occupés par des joueurs qui vraisemblablement prennent du plaisir. Sur le terrain 1, je reconnais des joueurs de la cité de Roissy qui affronte une cité de Champigny. Tandis que sur le terrain 2, je ne reconnais personne et les types n’avaient pas un niveau fameux. Bon, de toute manière je ne suis pas venu ici pour observer les qualités techniques des footeux.

Je vais donc à la rencontre du responsable pour lui poser quelques questions. Un pull à capuche noir, une barbe, une casquette, j’ignore son prénom et ne lui demande pas d’ailleurs. Il m’a l’air serein, calme et très souriant. Ici, tout le monde le connaît. Il ne se passe pas une minute sans qu’il ne soit interpellé. Il m’explique qu’il ouvre les portes à 17h pour fermer à 21h30 grand maximum la semaine, et de 10h à 21h le week-end. Avant chaque match, il envoie un texto au responsable de la réservation, qu’il doit ensuite transférer aux membres de son équipe, pour lui donner les directives : interdiction de stationner à l’intérieur, pas d’attroupement devant l’entrée de la structure, 10 euros par joueur à payer en liquide obligatoirement et les chasubles ne sont pas fournis ! L’organisation est huilée.

« C’est incroyable ce qu’ils nous font, on ne peut pas ouvrir. Je suis obligé d’ouvrir en mode clandestin sinon on coule. Macron veut notre mort, je ne vois pas autre chose… » dit le responsable, dépité. « On a beaucoup de charges, notre trésorerie est solide mais nous avons aussi beaucoup d’employés», ajoute-t-il. Mais alors, est-ce que cette stratégie illégale leur permet réellement de sauver les meubles financièrement ? « On se fait environ 2 000 euros tous les jours. C’est un peu moins que dans la normale mais c’est quand même vraiment pas mal. » Je peine à masquer ma surprise devant les montants qu’il arrive à collecter malgré tout.

Puis je lui demande comment ça se passe avec la police. Réponse: « La police s’en fout. Ils sont passés plusieurs fois devant l’enceinte, ils ont vu des gens sortir, ils ne disent rien. Pour te dire, ils viennent même jouer. Ils comprennent la situation, ils sont compréhensifs, et puis en soi, on ne fait rien de mal. » Incroyable. De gros yeux se dessinent sur mon visage lorsque j’entends ses mots. La police est donc complice et ne dit rien… Je réalise soudainement que les bonhommes du terrain 2 sont donc des agents des forces de l’ordre. Il poursuit en me disant que « beaucoup de structures ouvrent clandestinement, ils sont obligés. Et en plus, on en a pour un moment encore. Pas avant 2021 quoi. Nous avons été manifester plusieurs fois, nous n’avons pas été entendu ni écouté, c’est dommage … »

Entre autres, l’espace service n’est évidemment pas accessible : pas de douche, ni de bar… là aussi, le manque à gagner est important. Mais ici, pendant cette période, on joue et on rentre à la maison. On reste le moins longtemps possible dans les lieux. Après avoir fait un dernier petit tour d’horizon, je me demande déjà comment je vais faire pour sortir. Est-ce que la police va me voir, même si apparemment, elle s’en fiche ? Si elle me voit, est-ce qu’elle va me contrôler ? Je m’en vais donc en souhaitant au gérant bon courage. En sortant de la structure, pas un chat, je suis tout à coup serein. Sur le chemin, pensif, je suis partagé entre le soulagement par rapport au fait de savoir qu’il s’en sort de cette manière, et l’incompréhension de savoir qu’il y arrive sans avoir de problèmes.

Mohamed Bezzouaoui

ITW Lilian Thuram 1/3: Racisme et football

Il est entré dans la légende un soir de juillet 1998 en qualifiant la France pour la finale de la Coupe du Monde de football. Aujourd’hui il est un des visages les plus connus de la lutte antiraciste hexagonale grâce à ses prises de position médiatiques et au travail de sa fondation Éducation contre le racisme. Lilian Thuram nous a accordé un entretien fleuve à l’occasion de la sortie de son essai La pensée blanche. Dans cette première partie, l’ancien défenseur de Monaco, Parme, la Juventus et le Barça nous parle racisme et football.

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Mohamed Bezzouaoui : Pourquoi avez-vous choisi de mener ces combats contre le racisme à la fin de votre carrière plutôt que de continuer dans le monde du football comme beaucoup de vos coéquipiers champions du monde ?

Lilian Thuram : Je ne l’ai pas choisi. Ce sont des questionnements qui me sont venus tout au long de ma carrière. J’ai rencontré une personne à Barcelone, qui m’avait demandé ce que je voulais faire après ma carrière. Il m’a expliqué que ce serait bien de faire le tour des écoles pour discuter du racisme et de l’homophobie. Parce qu’en règle générale, ces problèmes sont liés à des conditionnements historiques, religieux, des habitudes. Il faut donc expliquer ça aux enfants. Ce monsieur m’a donné ces idées et poussé à fonder ma fondation pour inculquer ces valeurs et emmener ces questions à l’opinion publique.

Ma priorité ce n’est pas d’être consultant ou entraîneur, mais d’être présent pour ma fondation. L’idée c’est d’essayer d’emmener ces débats sur l’égalité dans la sphère publique. Je me suis servi de ma notoriété en tant que joueur de foot. Cela me permet de toucher les plus jeunes et de leur faire comprendre qu’il y a des connaissances à acquérir pour changer la société.

Saliou Diouf : Est ce que vous étiez complexé d’être noir lorsque vous débutiez comme footballeur dans une ville comme Monaco ?

Lilian Thuram : Je ne l’étais pas, mais je comprends ta question. Je n’ai pas développé de sentiment de complexe. Et je ne me suis pas posé de questions sur ma légitimité. Quand les journalistes venaient me filmer, je leur demandais pour quelles raisons, dans quel but ? Inconsciemment, ils voulaient renvoyer l’image d’un jeune de banlieue qui avait réussi grâce au foot, sinon il aurait mal tourné. Je refusais, je savais qu’il voulaient me filmer en train de me balader avec une belle voiture, aller dans les magasins de luxe. J’invite donc les jeunes à s’instruire pour comprendre la société et qu’ils ne développent pas le sentiment de vouloir se venger de la vie et de la société. Il y a évidemment des gens issus de milieux défavorisés, de minorités ethniques ou religieuses qui peuvent se sentir illégitime.

Samba Doucouré : À votre époque, il y avait moins de footballeurs noirs. Il y avait beaucoup de préjugés sur les capacités intellectuelles et physiques. Est ce que vous estimez à l’époque que le monde du football était raciste ?

Lilian Thuram : Ta remarque est très juste, quand j’étais jeune joueur, on n’avait pas confiance envers les gardiens et défenseurs noirs. On disait qu’ils étaient très fort physiquement mais qu’à un moment donné ils allaient faire des erreurs. Les attaquants noirs étaient valorisés. Il se disait qu’ils étaient rapides et surtout qu’ils allaient inventer des choses. Je viens de cette génération, mais maintenant ça a changé. Aujourd’hui ces préjugés existent moins.

Raphael Jorge : Massimiliano Allegri, entraîneur réputé a cependant encore ce discours qui valorise le côté physique des noirs. Comment voyez-vous ces clichés qui perdurent ?

Lilian Thuram : Ces clichés perdurent parce que le racisme est toujours présent. Malheureusement quand on parle du racisme on oublie sa profondeur et à quel point il est présent dans nos sociétés. On renvoie les Noirs à leur corporalité, leur corps avant leur intelligence. Lorsqu’il faut prendre des gens en capacité de gérer une équipe, de prendre des décisions intellectuelles, on ne va pas prendre des noirs. Il y a aussi les personnes qui subissent du racisme et qui vont avoir des préjugés sur eux-mêmes. Il y a des joueurs noirs qui pensent qu’il sont plus forts physiquement que les Blancs. Et ils vont penser aussi que ce qui est de l’ordre intellectuel, ce n’est pas pour eux. Ça raconte un complexe d’infériorité, une histoire et ça dénonce une peur. Dans le racisme il y aussi ce sentiment que si tu te rebelles, on peut te violenter. Dès qu’on entend ce discours de la part d’un entraîneur, d’un journaliste, il faut le reprendre et tout faire pour sortir de ce schéma-là.

Samba Doucouré : Il parait que Bernard Lama a joué un rôle important pour votre conscientisation et votre combat actuel contre le racisme. Est-ce vrai ? 

Lilian Thuram : Vous savez, chacun d’entre nous, sommes ce que nous sommes car nous rencontrons des gens. Il est vrai que ma rencontre avec Bernard Lama m’a fait comprendre beaucoup de choses sur le racisme. C’est quelqu’un qui vient de la Guyane, et qui est plus âgé que moi. Nous avons eu des discussions très intéressantes et cela m’a beaucoup aidé, c’est sûr.

Raphaël Jorge : Dans votre livre « les étoiles noires », vous avez écrit avoir donné le livre de Frantz Fanon, « Peaux noires masque blanc » après un match, à tous les joueurs noirs. Pourquoi ne pas avoir donné ce livre aux joueurs blancs ? 

Lilian Thuram : Parce que, c’était important que les joueurs de couleur prennent conscience qu’il fallait qu’ils parlent de ce sujet. Ils ne le faisaient pas car s’ils le faisaient, c’était avec colère et agressivité. Mais si vous passez par la connaissance, cela permet de vous éduquer et d’organiser vos idées. Mais vous avez raison, j’aurai dû le donner aux personnes blanches. Pendant trop longtemps j’étais dans l’idée d’essayer d’éduquer les gens qui subissent le racisme. Avec mon livre La pensée blanche, l’idée est d’éduquer tout le monde. 

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Interdiction de filmer les policiers : la loi qui inquiète les militants anti violences policières

PPL : sécurité globale est une proposition de loi menée par deux députés LREM. Elle comporte plusieurs mesures notamment sur le renforcement des droits de la police municipale. Un des ses articles vise à interdire l’identification d’un fonctionnaire de la police dans le cadre d’une opération de police. Témoignages de militants qui luttent contre les violences policières.

Gerald Darmanin en avait fait une promesse. En septembre dernier, lors du congrès du syndicat Unsa Police, le ministre de l’Intérieur a martelé qu’« il faut interdire la diffusion des images des visages des policiers ». Déterminé, il a engagé une procédure accélérée pour faire adopter un texte de loi le lundi 26 octobre. L’article 24 de la proposition de loi stipule que : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »

L’examen de la proposition de loi a commencé ce lundi 2 novembre en commission et se poursuivra toute la semaine. Le « Cop Watching » ou le fait de filmer les policiers lors de leur activité a permis de révéler des cas de violences policières. L’interpellation de Cédric Chouviat qui a conduit à sa mort avait été en partie filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. Tout comme les violences qui émanaient des force de l’ordre lors des manifestations des « gilets jaunes ».

« Le but est que les policiers continuent à être violent en toute impunité »

Le journaliste David Dufresnes, répertorie et signale les cas d’abus des force de l’ordre notamment sur son compte twitter, @alloplacebeauvau. Le réalisateur d’ « Un pays qui se tient sage » un documentaire qui interroge la légitimité de l’usage de cette violence par l’État, a effectué de travail de documentation. C’est notamment en filmant et en diffusant sur les réseaux que le reporter passé par Mediapart et Libération a pu mettre en avant cette réalité. Aujourd’hui il milite activement sur les réseaux sociaux pour dénoncer la #PPLSécuritéGlobale.

Pour Amal Bentounsi, fondatrice du collectif « Urgence notre police assassine » le constat est simple, cette proposition de loi a une portée sociale importante. « Cette loi sécuritaire viole les principaux fondements de nos libertés. Notre liberté d’informer sur une police capable de tuer, tabasser et insulter. Le but de cette loi estque les policiers continuent à être violent en toute impunité. ». Amal qui a lutté pour obtenir la justice à la suite de la mort de son frère -tué d’une balle dans le dos par un policier- porte un discours tranchant.

Elle s’interroge sur le comportement que vont pouvoir adopter certains policiers. « Les policiers qui pour beaucoup empêchent de filmer, en cassant des téléphones, menaçant la population se sentent au dessus des lois. En refusant cela, ils ne se soumettent pas à la justice, alors ce projet de loi va laisser se proliférer les abus de la part des policiers. On se demande qu’elle va être le comportement des policiers s’ils savent qu’ils sont protégés en étant pas diffusés sur internet. »

Ce point de vue est partagé par l’avocat Arié Alimi. Le membre de la Ligue des Droits de l’Homme explique que « avec cette loi, l’Etat fait pour tout pour qu’il ne soit pas vu en train de train de commettre des violences. Ce texte est une entaille profonde dans un État de droit, une perte de défense. » L’avocat explique que cette proposition de loi va être une épreuve douloureuse dans les quartiers populaires en proie aux violences et abus policiers. « La seule défense dans les quartiers c’est le téléphone portable, un outil qui permettait de lutter face à la violence des forces de l’ordre. On sait que les banlieues ont été le théâtre des violences policières contemporaines, aujourd’hui cette loi vise à invisibiliser les violences policières dans les quartiers. » conclu l’avocat au bureau de Paris.

La liberté d’informer et la liberté de presse est impactée

Amal Bentounsi, explique que filmer est une arme. Celle qui a participé à la création de l’application « Urgence Notre urgence assassine » qui permet de récupérer et analyser les images filmées d’interventions des forces de l’ordre dîtes « violentes » explique que « cette surveillance citoyenne a permis de montrer le visage de la police aujourd’hui, des actions qu’elle mène ». Tout en pointant l’enjeu démocratique que représente cet article de loi. « Ne pas diffuser des images en direct est une suppression importante dans notre liberté d’informer » Amal termine en expliquant que même si cette loi est votée «  On continuera à diffuser pour nous défendre, avancer dans notre combat, même si il faudra passer par la justice. On fera tout pour vérifier la constitutionnalité de cette loi. »

Julien Pitinome, photo journaliste qui a milité pour lutter contre les violences policières estime que « cette proposition est la conséquence de la posture du ministre de l’Intérieur. Si on ne surveille pas la police ça devient une milice. C’est censé être la police pas des citoyens pas celle du gouvernement. La liberté d’informer prime sur tout, mais avec celle loi on bascule vers une logique liberticide ».

Le gouvernement évoque l’argumentaire de la protection des membres de force de l’ordre. Diffuser des images des policiers porterait atteinte à « l’intégrité psychique » des membres de force de l’ordre. Une notion assez vague qui ne tient pas selon les interrogés. Julien Pitinome affirme « qu’il n’y a pas de policiers qui se retrouvent en danger après que leur tête ait pu apparaître sur les réseaux sociaux ». Une idée reprise par l’avocat Arié Alimi pour qui « un policier n’est pas en danger si aucune information personnelle n’est transmise sur le net. ».

Julien Pitinome fait part de ses craintes sur les droits de la presse et évoque le récent projet « Capture » réalisé par Paulo Cirio. Une performance artistique dans laquelle il colle des portraits de policiers dans la rue pour les identifier et créer une base de données. En affichant ces photos il explique lutter contre les dangers de la reconnaissance faciale. Pour l’heure cette loi qui est étudiée par la commission a suscité des vives réactions. Une pétition pour faire retirer ce projet de loi a été mise en ligne. Une pétition qui a récolté plus de 550 000 signatures.

Raphael Jorge

Baromètre diversité 2020 du CSA : qu’en est-il de la place des minorités ethniques ?

Chaque année, depuis dix ans le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel établi un rapport pour « s’assurer de la juste représentation de la diversité de la société française dans nos médias audiovisuelles ». Spoil, ce n’est pas le cas.

Les programmes des chaînes de télévision française ont été scrutées de fond en comble par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Une analyse des films, séries, documentaires, reportages, émissions concentrée sur sept critères : l’origine perçue, le sexe, le handicap, l’âge, la situation professionnelle et le lieu de résidence

En 2019, il y a moins de personnes « perçues » comme non blanches à la télévision qu’en 2018. 15 % pour l’année précédente contre 17 % il y a deux ans. Si on regarde plus en détail les réalités que recouvre ces chiffres on s’aperçoit que sur les 15 % de 2019, le CSA compte 47 % de personnes perçues comme noires, 23 % comme arabes, 15 % comme asiatiques et enfin 15 % nommées « autres ».

Des chiffes qui stagnent si on s’en réfère à l’année 2018. Seuls, les individus considérés comme « arabes » ont un taux de présence, parmi les personnes « non blanches » qui a augmenté. Il y a moins de personnes « noires » à la télévision en 2019, qu’en 2018, bien qu’ils représentent presque la moitié des minorités ethniques à l’écran.

« Ce rapport s’inscrit dans la même lignée que les années précédentes. Les CSP + blancs sont surreprésentés, cela montre une incapacité de l’industrie à renouveler les voix qui s’expriment. » soupire l’éditorialiste Rokhaya Diallo. Le contraste est important entre la représentation des personnes « non blanches » à la télévision et la réalité de leur présence sur le territoire français. Qu’est-ce qui peut expliquer que la diversité soit un tel angle mort pour l’audiovisuel français ? Pourquoi la situation, loin de s’améliorer, s’empire ?

La journaliste qui arpente entre autres les plateaux de LCI et Cnews, évoque le manque de présence des femmes et le « saupoudrage » effectué par le PAF. Elle explique qu’il y a une volonté de ne pas bousculer les choses. Une culture de « l’entre-soi » ancrée et boulonnée. Des arguments appuyés par Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information et de la communication après avoir évoqué avec stupeur ce contraste, elle décrit ce manque d’ouverture : « c’est alarmant, il y a une démobilisation. Le travail est contrebalancé par un recul historique. Il faut que ça alerte en interne, tout reste à faire. »

Les fictions et le sport comme refuge des minorités à la télévision

Le nombre de personnes « perçues » à la télévision comme «non blanches » est donc en baisse. De plus, il faut resituer le contexte dans lequel apparaissent généralement ces minorités. Les séries/ films/fiction et le sport figurent en tête des programmes dans lesquels ils sont le plus présents. 17 % des personnages de fictions sont considérées non blancs. Une baisse de trois points en comparaison avec 2018.

Seul le sport connaît une hausse. Ils étaient 11 % en 2018, contre 20 % en 2019. ». Le nombre plus importants d’émissions sportives diffusées entre ces deux années, est selon le CSA le facteur qui explique cette augmentation. Pour Rokhaya Diallo, le sport est un secteur où les critères de performance objectifs prédominent: « La barrière de la couleur de peau saute, on évalue les résultats, les meilleurs sont pris. L’aspect social, ethnique est dépassé », juge-t-elle.

Selon Marie-France Malonga, sociologue de référence sur les questions de diversité à l’écran :« des efforts sont faits pour les fictions françaises, c’est compliqué de trouver une diversité très importante dans la série « Plus belle la vie ». Cette série tournée à Marseille, diffusée sur France 3 se veut pourtant « représenter le réel, la vie de tous les jours ». Avec plus de 4000 épisodes au compteur, « PBLV » met en scène le quotidien des habitants du Mistral, un quartier imaginaire de la citée Phocéenne.

En revanche, , « Un si grand soleil », sur France 2, est un meilleur exemple à suivre selon la sociologue. Bien que quelques clichés sont perceptibles concernant certains personnages, « des non-blancs sont intégrés au casting et tiennent des rôles plus important. » estime-t-elle. Le chemin à traverser reste cependant long pour la télévision française.

Pour Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, si il y a peu des personnes dites « non blanches » devant la caméra, c’est lié à ce qui se passe derrière. Au niveau du processus, des tournages, des décisions, il y a un manque de minorités ethniques car « les auteurs, scénaristes, chargés de programmes, chefs opérateur sont majoritairement blancs. C’est toute une structure qui s’alimente, ça prend du temps à évoluer. » Les deux face d’une pièce, des décisionnaires aux acteurs, le monde de l’audiovisuel reste cadenassé.

En 2016, 25 % des personnes « non-blanches » tenaient des rôles dits « négatifs ». Ce chiffre avait eu tendance à baisser mais en 2018, il était remontée à 21 %.

La tendance semble évoluer, mais le problème que pose l’étude de la diversité dans les fictions, c’est que tout est mélangé. Les fictions étrangères sont mêlées aux françaises. Les fictions notamment étasuniennes ont la part belle dans le paysage audiovisuel français. Il est plus fréquent que les œuvres cinématographiques de l’autre côté de l’Atlantique mettent en scène des personnes non blanches, on pense notamment aux personnages africains-américains ou latinos.

Les limites et les solutions proposées

Trop courtes et pas assez élargies dans le temps, ces études menées par le Conseil supérieur de l’audiovisuel montrent leurs limites. Ce rapport résulte de deux semaines d’analyses, en l’occurrence du 11 au 17 mars et du 9 au 15 septembre 2019. Les analystes se sont penchés sur dix-sept chaînes, dans un créneau horaire de 17 à 23 heures et en s’appuyant sur des programmes d’information de mi-journée.

Le CSA par ailleurs, ne dévoile pas le taux de présence des personnes perçues « comme non blanches » par chaîne. Cette globalisation, ne permet pas de distinguer les bons élèves des bonnets d’âne. Et au contraire, si une chaîne ne propose pas de diversité à l’écran, elle pourra se fondre dans la masse et ignorer les résultats du baromètre.

Pour Rokhaya Diallo, une des solutions pour les fictions qui apparaissent à la télévision française serait de calquer le schéma des sélections des films pour la cérémonie des Oscars qui entre en vigueur pour 2024. L’Académie des Oscars a annoncé de nouvelles règles de représentation et d’inclusion pour les candidats à la catégorie « Meilleur Film ». Les candidats à cette catégorie devront respecter différents critères de représentation à l’ecran.

« Comme mesure, je souhaite que les chaînes achètent des programmes qui sont soucieux de la représentativité. Comme pour les Oscars, ils doivent se fixer sur des critères inclusifs. Les fictions, comme il y en a toujours, en manque de diversités pourront toujours être produites. Mais c’est une proposition idéale pour inciter le PAF à se renouveler. »

L’ex-présidente de l’observatoire de la diversité du CSA jusqu’en 2019, Mémona Hintermann, considère que cela résulte d’une frilosité du conseil à taper du poing : « il y a une hypocrisie, le CSA a peur de pointer du doigt une chaîne. Il préfère centraliser et regrouper, oublier la pluralité des chaînes, faire comme si le paysage médiatique télévisuel n’était pas mixte. » La journaliste et grande reporter explique qu’elle a milité pour instaurer une logique de named and shamed. Un processus qui consiste à nommer et pointer du doigt les responsables. « C’est en nommant la ou les chaînes qui n’instaurent pas de diversités, que les choses vont changer. »

Memoma Hintermann, comme l’ensemble des intervenantes interrogées expliquent que pour contrer ces manquements, des projets d’objectifs chiffrés doivent être mis en place. Sans instaurer des quotas, des mesures incitatives permettraient d’apporter des solutions. Le CSA mène des rapports détaillés et fournis, mais la question de la suite à donner à ces études se pose toujours. L’impression de faire face à un éternel recommencement perdure. Il est complexe de vouloir bouger les choses, surtout quand réformer le monde audiovisuel afin qu’il soit plus représentatif de la société française signifie que des « têtes devront sauter et de supprimer les privilèges de hauts placés » conclue la journaliste.

Pour l’heure de nombreux collectifs, comme 50/50 qui lutte pour une parité homme/femme dans le monde se bougent pour faire évoluer la situation. L’école Kourtrajmé, permet pour sa part aux minorités ethniques, aux socialement moins installés, de pouvoir rêver et d’intégrer un monde audiovisuel encore trop souvent dominé par les hommes blancs valides de plus de 50 ans.

Raphael Jorge

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