C’était Los Monzas… par Fik’s Niavo

Olivier Wonya alias Fik’s Niavo, 40 ans, est un rappeur, un politicien et un producteur de documentaire. Il est cofondateur du Dégaine ton style, un événement hip-hop du début des années 2000 qui a mis un frein aux guerres entre quartiers, réunissant dans une seule et même salle, des individus provenant de toute la région. Aux Ulis (Essonne), il est aujourd’hui un activiste reconnu qui souhaite laisser sa trace. “Efficace” dans tous les domaines, le grand gaillard s’est rendu à l’Agence pour nous partager ses souvenirs de jeunesse et son parcours, dans cette ville qu’il affectionne tant.

Fik’s ©Templar (Ulteam Atom)

Olivier, mieux connu sous le pseudo de Fik’s, a 8 ans quand il s’installe aux Ulis dans le quartier des Amonts que ses amis et lui vont surnommer “Los Monzas”. “On a mis une touche hispanique parce que dans le 91 il y a beaucoup de jeunes de quartiers qui étaient fascinés par Los Angeles”. Différentes nationalités cohabitaient, des Portugais, des Français, des Congolais ou encore des Polonais. Une ville nouvelle et cosmopolite donc, avec la particularité que “d’un point de vue social on était tous au même niveau”, en l’occurrence, de faibles revenus. Il grandit alors dans un quartier avec certes des bâtiments flambant neufs, mais où l’ennui règne à cause du peu d’infrastructures : pas de gare, pas de centre ville et une ville éloignée de la capitale. De cet ennui résultent des guerres entre quartiers pour des histoires de filles, ou encore de vols qui rythment le quotidien et qui deviennent des banalités selon Fik’s.

La lecture pour s’évader

Par un effet de suivisme ou peut-être par loyauté envers ses voisins de quartiers, Olivier se laisse aller dans les conflits de quartiers. Cela ne l’a cependant pas empêché de cultiver son goût de la lecture, de la politique et de l’ouverture d’esprit, une fois enfermé entre les quatre murs de sa chambre. « Je pense que pour attirer l’attention de mon père, je lisais des livres juste pour lui montrer qu’on existe », explique-t-il. Ses parents, originaires du Congo, l’ont éduqué à la congolaise sans pour autant faire un rejet des mœurs et coutumes françaises. Ils ont fait en sorte qu’il lise et en apprenne chaque jour davantage. Fik’s a fait de cet héritage une force.

Son échappatoire se trouvait dans le centre commercial des Ulis placé sous haute surveillance. “Tout était fait pour que les jeunes n’y entrent pas”. A l’origine de cette ahurissante vigilance: un casse datant du début des années 1990. Tu n’allais pas comme ça au centre commercial Carrefour. Je me rappelle qu’il fallait prouver que tu venais faire tes courses, montrer ta liste de courses…”, témoigne-t-il. Un jour posé dans le rayon librairie, il lit la biographie de Martin Luther King et un vigile le suit pour tenter de l’attraper en flagrant délit de vol.

J’ai commencé à tourner une page, puis deux, premier chapitre, deuxième chapitre… puis le mec est venu me dire: « Tu vois depuis tout à l’heure à la caméra on est en train de te regarder mais on capte pas. Cela fait 45 minutes que tu regardes le même livre. » Puis il a vu quel livre je lisais. je m’en rappellerais toujours, il m’a dit: « finis-le petit frère, après tu sors, mais finis-le.”

Olivier interprète les paroles du vigile comme de la fierté à son égard. Lui, qui est sans doute venu en France et a endossé ce costume de vigile dans le but de nourrir une famille . Tandis que dans son cas, il est né ici et possède une certaine chance qu’il doit selon lui utiliser à bon escient.

Fik’s ©Templar (Ulteam Atom)

Martin Luther King, Malcolm X, Tupac et The Cosby Show

Plus jeune, Fik’s avait peu de figures à qui il pouvait s’identifier dans les médias. En conséquence, il vouait un intérêt particulier à chaque personnalité publique qu’il pouvait considérer comme des modèles. Des hommes qui font part ouvertement de leurs revendications, d’autres qui n’ont pas peur de parler ouvertement des discriminations dans leurs chansons, des militants ou des hommes politiques mais aussi des émissions de télé qui ont aujourd’hui, impacté sa vie.

Quand tu as 10 ans et que tu vois le clip le Public Enemy, Fight the power… Toi t’es renoi t’as quasiment jamais vu de renoi à la télé. Ou alors c’était des gars qui étaient un petit peu instrumentalisés, qui étaient là pour amuser la galerie. Et là, t’as des mecs qui ressemblent à tes grands frères, qui ont une posture face à la caméra, qui ne baissent pas la tête et qui ont des références que tu as à la maison. [Celles] que tout le monde ne peut pas avoir parce que tout le monde n’est pas renoi, tout le monde n’est pas afrocentré.”

Martin Luther King, Malcolm X, Tupac, les séries The Cosby Show ou le prince de Bel Air, il s’imprègne de cette culture qui est représentative de son quotidien. “C’est vrai que le hip hop c’était des gens qui nous ressemblaient, beaucoup, et qui étaient sérieux. Et ce n’est pas que par la couleur de peau, parce qu’on avait beaucoup de frères portugais, rebeu et tout qui se reconnaissaient dans cette culture hip hop. C’était à nous tous, mais c’était surtout aux pauvres ». Des injustices, il en subit. Et au lieu de s’exprimer par la violence il trouve une alternative pacifique, le rap. ”Deviens quelqu’un de pacifique mais dur dans tes propos”. Une leçon de vie pour lui.

Si les parents de Fik’s ont toujours joué le rôle de modèles, ce n’est que bien plus tard que le jeune des Ulis comprendra à quel point il pouvait s’appuyer sur leur exemple. Il est d’abord passé par une époque de rébellion durant son adolescence afin de se faire remarquer par son paternel. Le passage à la paternité changera tout. “Tu en veux à la personne qui n’est pas là, et c’est plus tard, quand toi aussi tu expérimentes la vie d’adulte que tu te dis, mais en fait c’est des super héros ces gens là” , juge-t-il. Ils lèguent à leurs enfants le leitmotiv de ne jamais oublier d’où ils viennent, de l’Afrique, du Congo.

Dégaine ton style

Sur un disque de musique, ce qui piquait sa curiosité était l’arrière de la pochette : Qui produit? Qui est derrière? Est-ce que c’est une famille? Comment ils ont construit? Moi c’est ça qui me rendait fou. C’était la petite histoire, plus que la musique en elle-même, qui m’intéressait. » Aux Ulis il est devenu la référence à consulter dans le milieu. Le rap a énormément contribué à constituer la personne qu’il est aujourd’hui. La création de son premier groupe de rap L’amalgame au milieu des années 1990 ne s’est pas faite sans encombres.

J’écoutais énormément de rap, je me suis beaucoup instruit de l’histoire du hip hop et je sais que ce mouvement est sorti du néant. Partis de rien, les mecs ils ont fait quelque chose. On est en France donc toute proportion gardée des zones d’exclusion sociale, je ne dis pas que les Ulis c’était le Bronx. Qu’est-ce qu’on en fait de ces endroits-là? Comment on s’occupe de nous même à un moment donné? ”

 » Il y a un mec qu’il faut que t’écoute! » , lui intime un jour, son petit frère Bobby qui souhaitait lui présenter un jeune garçon du même âge afin qu’ils puissent rapper ensemble. « Ouais mais c’est un mec des bergères… » , répondit Fik’s qui avec du recul admet que « c’était ridicule parce que quand tu vas aux Ulis il y a même pas 150 mètres d’écart avec Les Amonts. Et c’était notre mentalité de l’époque”. Finalement, il a décidé d’écouter ce que le “mec des Bergères » disait. Ce jeune et talentueux rappeur est aujourd’hui connu sous le pseudonyme de Sinik, artiste qui a écoulé plus d’un million de disques au milieu des années 2000 durant sa carrière solo. “Avec mon cousin Grödash on kiffait, on lui a proposé de venir faire un freestyle, il est venu et on a survalidé”. Ils décident alors de former un groupe et il leur fallait un nom. Ce nom, c’est Olivier qui le trouve à 3h du matin en feuilletant la définition dans un dictionnaire : “On va s’appeler L’amalgame, dans le but de se mélanger, c’était un peu ça l’idée”.

L’amalgame feat Diam’s

En 2002, Fik’s lance avec des amis, la compétition Dégaine ton style. Dans le bar Radazik, ils accueillent des rappeurs originaires de la région pour se livrer à des affrontements verbaux dans un esprit cordialement hip-hop. Trois éditions de cet énorme battle de rap ont fait entrer les Ulis dans la légende du rap français. Le documentaire Clasher l’ennui, co-produit par Fik’s et réalisé par Yveline Ruaud, est disponible sur Youtube depuis juin dernier. Le film retrace cette folle aventure.

Les Ulis ont été construits par les habitants même, ils ont fait ce qu’ils pouvaient et Olivier y a participé en y apportant sa touche, via la musique. Le but étant de montrer l’exemple aux jeunes mais surtout de s’instruire et de faire en sorte que même avec le strict minimum on peut voir les choses en grand comme avec Dégaine ton style. “Ce que j’essaie de dire aux jeunes, vous n’avez pas d’excuses, on avait rien”, conclut-il.

Mariame Soumaré

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