Baromètre diversité 2020 du CSA : qu’en est-il de la place des minorités ethniques ?

Chaque année, depuis dix ans le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel établi un rapport pour « s’assurer de la juste représentation de la diversité de la société française dans nos médias audiovisuelles ». Spoil, ce n’est pas le cas.

Les programmes des chaînes de télévision française ont été scrutées de fond en comble par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Une analyse des films, séries, documentaires, reportages, émissions concentrée sur sept critères : l’origine perçue, le sexe, le handicap, l’âge, la situation professionnelle et le lieu de résidence

En 2019, il y a moins de personnes « perçues » comme non blanches à la télévision qu’en 2018. 15 % pour l’année précédente contre 17 % il y a deux ans. Si on regarde plus en détail les réalités que recouvre ces chiffres on s’aperçoit que sur les 15 % de 2019, le CSA compte 47 % de personnes perçues comme noires, 23 % comme arabes, 15 % comme asiatiques et enfin 15 % nommées « autres ».

Des chiffes qui stagnent si on s’en réfère à l’année 2018. Seuls, les individus considérés comme « arabes » ont un taux de présence, parmi les personnes « non blanches » qui a augmenté. Il y a moins de personnes « noires » à la télévision en 2019, qu’en 2018, bien qu’ils représentent presque la moitié des minorités ethniques à l’écran.

« Ce rapport s’inscrit dans la même lignée que les années précédentes. Les CSP + blancs sont surreprésentés, cela montre une incapacité de l’industrie à renouveler les voix qui s’expriment. » soupire l’éditorialiste Rokhaya Diallo. Le contraste est important entre la représentation des personnes « non blanches » à la télévision et la réalité de leur présence sur le territoire français. Qu’est-ce qui peut expliquer que la diversité soit un tel angle mort pour l’audiovisuel français ? Pourquoi la situation, loin de s’améliorer, s’empire ?

La journaliste qui arpente entre autres les plateaux de LCI et Cnews, évoque le manque de présence des femmes et le « saupoudrage » effectué par le PAF. Elle explique qu’il y a une volonté de ne pas bousculer les choses. Une culture de « l’entre-soi » ancrée et boulonnée. Des arguments appuyés par Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information et de la communication après avoir évoqué avec stupeur ce contraste, elle décrit ce manque d’ouverture : « c’est alarmant, il y a une démobilisation. Le travail est contrebalancé par un recul historique. Il faut que ça alerte en interne, tout reste à faire. »

Les fictions et le sport comme refuge des minorités à la télévision

Le nombre de personnes « perçues » à la télévision comme «non blanches » est donc en baisse. De plus, il faut resituer le contexte dans lequel apparaissent généralement ces minorités. Les séries/ films/fiction et le sport figurent en tête des programmes dans lesquels ils sont le plus présents. 17 % des personnages de fictions sont considérées non blancs. Une baisse de trois points en comparaison avec 2018.

Seul le sport connaît une hausse. Ils étaient 11 % en 2018, contre 20 % en 2019. ». Le nombre plus importants d’émissions sportives diffusées entre ces deux années, est selon le CSA le facteur qui explique cette augmentation. Pour Rokhaya Diallo, le sport est un secteur où les critères de performance objectifs prédominent: « La barrière de la couleur de peau saute, on évalue les résultats, les meilleurs sont pris. L’aspect social, ethnique est dépassé », juge-t-elle.

Selon Marie-France Malonga, sociologue de référence sur les questions de diversité à l’écran :« des efforts sont faits pour les fictions françaises, c’est compliqué de trouver une diversité très importante dans la série « Plus belle la vie ». Cette série tournée à Marseille, diffusée sur France 3 se veut pourtant « représenter le réel, la vie de tous les jours ». Avec plus de 4000 épisodes au compteur, « PBLV » met en scène le quotidien des habitants du Mistral, un quartier imaginaire de la citée Phocéenne.

En revanche, , « Un si grand soleil », sur France 2, est un meilleur exemple à suivre selon la sociologue. Bien que quelques clichés sont perceptibles concernant certains personnages, « des non-blancs sont intégrés au casting et tiennent des rôles plus important. » estime-t-elle. Le chemin à traverser reste cependant long pour la télévision française.

Pour Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, si il y a peu des personnes dites « non blanches » devant la caméra, c’est lié à ce qui se passe derrière. Au niveau du processus, des tournages, des décisions, il y a un manque de minorités ethniques car « les auteurs, scénaristes, chargés de programmes, chefs opérateur sont majoritairement blancs. C’est toute une structure qui s’alimente, ça prend du temps à évoluer. » Les deux face d’une pièce, des décisionnaires aux acteurs, le monde de l’audiovisuel reste cadenassé.

En 2016, 25 % des personnes « non-blanches » tenaient des rôles dits « négatifs ». Ce chiffre avait eu tendance à baisser mais en 2018, il était remontée à 21 %.

La tendance semble évoluer, mais le problème que pose l’étude de la diversité dans les fictions, c’est que tout est mélangé. Les fictions étrangères sont mêlées aux françaises. Les fictions notamment étasuniennes ont la part belle dans le paysage audiovisuel français. Il est plus fréquent que les œuvres cinématographiques de l’autre côté de l’Atlantique mettent en scène des personnes non blanches, on pense notamment aux personnages africains-américains ou latinos.

Les limites et les solutions proposées

Trop courtes et pas assez élargies dans le temps, ces études menées par le Conseil supérieur de l’audiovisuel montrent leurs limites. Ce rapport résulte de deux semaines d’analyses, en l’occurrence du 11 au 17 mars et du 9 au 15 septembre 2019. Les analystes se sont penchés sur dix-sept chaînes, dans un créneau horaire de 17 à 23 heures et en s’appuyant sur des programmes d’information de mi-journée.

Le CSA par ailleurs, ne dévoile pas le taux de présence des personnes perçues « comme non blanches » par chaîne. Cette globalisation, ne permet pas de distinguer les bons élèves des bonnets d’âne. Et au contraire, si une chaîne ne propose pas de diversité à l’écran, elle pourra se fondre dans la masse et ignorer les résultats du baromètre.

Pour Rokhaya Diallo, une des solutions pour les fictions qui apparaissent à la télévision française serait de calquer le schéma des sélections des films pour la cérémonie des Oscars qui entre en vigueur pour 2024. L’Académie des Oscars a annoncé de nouvelles règles de représentation et d’inclusion pour les candidats à la catégorie « Meilleur Film ». Les candidats à cette catégorie devront respecter différents critères de représentation à l’ecran.

« Comme mesure, je souhaite que les chaînes achètent des programmes qui sont soucieux de la représentativité. Comme pour les Oscars, ils doivent se fixer sur des critères inclusifs. Les fictions, comme il y en a toujours, en manque de diversités pourront toujours être produites. Mais c’est une proposition idéale pour inciter le PAF à se renouveler. »

L’ex-présidente de l’observatoire de la diversité du CSA jusqu’en 2019, Mémona Hintermann, considère que cela résulte d’une frilosité du conseil à taper du poing : « il y a une hypocrisie, le CSA a peur de pointer du doigt une chaîne. Il préfère centraliser et regrouper, oublier la pluralité des chaînes, faire comme si le paysage médiatique télévisuel n’était pas mixte. » La journaliste et grande reporter explique qu’elle a milité pour instaurer une logique de named and shamed. Un processus qui consiste à nommer et pointer du doigt les responsables. « C’est en nommant la ou les chaînes qui n’instaurent pas de diversités, que les choses vont changer. »

Memoma Hintermann, comme l’ensemble des intervenantes interrogées expliquent que pour contrer ces manquements, des projets d’objectifs chiffrés doivent être mis en place. Sans instaurer des quotas, des mesures incitatives permettraient d’apporter des solutions. Le CSA mène des rapports détaillés et fournis, mais la question de la suite à donner à ces études se pose toujours. L’impression de faire face à un éternel recommencement perdure. Il est complexe de vouloir bouger les choses, surtout quand réformer le monde audiovisuel afin qu’il soit plus représentatif de la société française signifie que des « têtes devront sauter et de supprimer les privilèges de hauts placés » conclue la journaliste.

Pour l’heure de nombreux collectifs, comme 50/50 qui lutte pour une parité homme/femme dans le monde se bougent pour faire évoluer la situation. L’école Kourtrajmé, permet pour sa part aux minorités ethniques, aux socialement moins installés, de pouvoir rêver et d’intégrer un monde audiovisuel encore trop souvent dominé par les hommes blancs valides de plus de 50 ans.

Raphael Jorge

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