ITW Lilian Thuram 1/3: Racisme et football

Il est entré dans la légende un soir de juillet 1998 en qualifiant la France pour la finale de la Coupe du Monde de football. Aujourd’hui il est un des visages les plus connus de la lutte antiraciste hexagonale grâce à ses prises de position médiatiques et au travail de sa fondation Éducation contre le racisme. Lilian Thuram nous a accordé un entretien fleuve à l’occasion de la sortie de son essai La pensée blanche. Dans cette première partie, l’ancien défenseur de Monaco, Parme, la Juventus et le Barça nous parle racisme et football.

Cliquez ici pour lire la partie 2 consacrée à l’éducation contre le racisme

Cliquez ici pour lire la partie 3 consacrée à la pensée blanche

Mohamed Bezzouaoui : Pourquoi avez-vous choisi de mener ces combats contre le racisme à la fin de votre carrière plutôt que de continuer dans le monde du football comme beaucoup de vos coéquipiers champions du monde ?

Lilian Thuram : Je ne l’ai pas choisi. Ce sont des questionnements qui me sont venus tout au long de ma carrière. J’ai rencontré une personne à Barcelone, qui m’avait demandé ce que je voulais faire après ma carrière. Il m’a expliqué que ce serait bien de faire le tour des écoles pour discuter du racisme et de l’homophobie. Parce qu’en règle générale, ces problèmes sont liés à des conditionnements historiques, religieux, des habitudes. Il faut donc expliquer ça aux enfants. Ce monsieur m’a donné ces idées et poussé à fonder ma fondation pour inculquer ces valeurs et emmener ces questions à l’opinion publique.

Ma priorité ce n’est pas d’être consultant ou entraîneur, mais d’être présent pour ma fondation. L’idée c’est d’essayer d’emmener ces débats sur l’égalité dans la sphère publique. Je me suis servi de ma notoriété en tant que joueur de foot. Cela me permet de toucher les plus jeunes et de leur faire comprendre qu’il y a des connaissances à acquérir pour changer la société.

Saliou Diouf : Est ce que vous étiez complexé d’être noir lorsque vous débutiez comme footballeur dans une ville comme Monaco ?

Lilian Thuram : Je ne l’étais pas, mais je comprends ta question. Je n’ai pas développé de sentiment de complexe. Et je ne me suis pas posé de questions sur ma légitimité. Quand les journalistes venaient me filmer, je leur demandais pour quelles raisons, dans quel but ? Inconsciemment, ils voulaient renvoyer l’image d’un jeune de banlieue qui avait réussi grâce au foot, sinon il aurait mal tourné. Je refusais, je savais qu’il voulaient me filmer en train de me balader avec une belle voiture, aller dans les magasins de luxe. J’invite donc les jeunes à s’instruire pour comprendre la société et qu’ils ne développent pas le sentiment de vouloir se venger de la vie et de la société. Il y a évidemment des gens issus de milieux défavorisés, de minorités ethniques ou religieuses qui peuvent se sentir illégitime.

Samba Doucouré : À votre époque, il y avait moins de footballeurs noirs. Il y avait beaucoup de préjugés sur les capacités intellectuelles et physiques. Est ce que vous estimez à l’époque que le monde du football était raciste ?

Lilian Thuram : Ta remarque est très juste, quand j’étais jeune joueur, on n’avait pas confiance envers les gardiens et défenseurs noirs. On disait qu’ils étaient très fort physiquement mais qu’à un moment donné ils allaient faire des erreurs. Les attaquants noirs étaient valorisés. Il se disait qu’ils étaient rapides et surtout qu’ils allaient inventer des choses. Je viens de cette génération, mais maintenant ça a changé. Aujourd’hui ces préjugés existent moins.

Raphael Jorge : Massimiliano Allegri, entraîneur réputé a cependant encore ce discours qui valorise le côté physique des noirs. Comment voyez-vous ces clichés qui perdurent ?

Lilian Thuram : Ces clichés perdurent parce que le racisme est toujours présent. Malheureusement quand on parle du racisme on oublie sa profondeur et à quel point il est présent dans nos sociétés. On renvoie les Noirs à leur corporalité, leur corps avant leur intelligence. Lorsqu’il faut prendre des gens en capacité de gérer une équipe, de prendre des décisions intellectuelles, on ne va pas prendre des noirs. Il y a aussi les personnes qui subissent du racisme et qui vont avoir des préjugés sur eux-mêmes. Il y a des joueurs noirs qui pensent qu’il sont plus forts physiquement que les Blancs. Et ils vont penser aussi que ce qui est de l’ordre intellectuel, ce n’est pas pour eux. Ça raconte un complexe d’infériorité, une histoire et ça dénonce une peur. Dans le racisme il y aussi ce sentiment que si tu te rebelles, on peut te violenter. Dès qu’on entend ce discours de la part d’un entraîneur, d’un journaliste, il faut le reprendre et tout faire pour sortir de ce schéma-là.

Samba Doucouré : Il parait que Bernard Lama a joué un rôle important pour votre conscientisation et votre combat actuel contre le racisme. Est-ce vrai ? 

Lilian Thuram : Vous savez, chacun d’entre nous, sommes ce que nous sommes car nous rencontrons des gens. Il est vrai que ma rencontre avec Bernard Lama m’a fait comprendre beaucoup de choses sur le racisme. C’est quelqu’un qui vient de la Guyane, et qui est plus âgé que moi. Nous avons eu des discussions très intéressantes et cela m’a beaucoup aidé, c’est sûr.

Raphaël Jorge : Dans votre livre « les étoiles noires », vous avez écrit avoir donné le livre de Frantz Fanon, « Peaux noires masque blanc » après un match, à tous les joueurs noirs. Pourquoi ne pas avoir donné ce livre aux joueurs blancs ? 

Lilian Thuram : Parce que, c’était important que les joueurs de couleur prennent conscience qu’il fallait qu’ils parlent de ce sujet. Ils ne le faisaient pas car s’ils le faisaient, c’était avec colère et agressivité. Mais si vous passez par la connaissance, cela permet de vous éduquer et d’organiser vos idées. Mais vous avez raison, j’aurai dû le donner aux personnes blanches. Pendant trop longtemps j’étais dans l’idée d’essayer d’éduquer les gens qui subissent le racisme. Avec mon livre La pensée blanche, l’idée est d’éduquer tout le monde. 

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